Par nature, le son est invisible. Il peut être aigu, grave, fort ou perçant, mais nos yeux ne peuvent pas le percevoir, et il paraît impossible de le représenter. Les seuls qui ont vraiment tenté de le faire, ce sont les artistes. Ces derniers se laissent aller parfois à créer une visualisation de l’audio, ou tentent de se reposer sur le son pour leurs oeuvres. Mais comment faire de l’art avec l’invisible ? Comment restituer des notes, du bruit ou des mots, à portée de nos yeux ?

“ Beaucoup d’artistes aujourd’hui travaillent l’espace sonore, en marge de la musique d’ailleurs, même si cette dernière n’est pas loin” explique d’emblée Pascale Cassagnau, responsable des collections audiovisuelles et nouveaux médias au Centre National des Arts Plastiques, et co-commissaire de l’exposition “Le son entre”, visible jusqu’au 31 décembre 2017 au FRAC de Dunkerque. “Il y a une vraie diversité d’approche, la question du son, de la voix, du silence (…), le bruit mais aussi la musique électroacoustique, expérimentale…” ajoute-t-elle.

Les règles sont absentes du domaine de l’art sonore. Aucun matériel ne prime sur l’autre. L’oeuvre d’art peut être composée d’une représentation visuelle et de son, ou alors de son uniquement. Ce principe, Dominique Blais l’a bien compris. Cet artiste, qui vit et a son atelier à Paris, travaille beaucoup avec le son.

Dominique Blais « Bernhard Günter « Un peu de neige salie (Untitled I/92) » 9′00 (1993) » Poudre de fusain sur papier, 78.5 x 108 cm, 2009 Courtesy l’artiste et Galerie Xippas, Paris © Dominique Blais & ADAGP

Pour l’oeuvre « Bernhard Günter « Un peu de neige salie », Dominique Blais a utilisé des enceintes, un peu de fusain saupoudré sur ces dernières, une feuille de papier disposée à quelques millimètres des haut-parleurs, et de la musique qui  fait vibrer les baffles. Ainsi, le fusain se répand sur papier à mesure que le rythme monte en puissance. Ici l’art est créé avec le son. Mais cet art sonore peut prendre bien des aspects différents.

« Cette aventure (de l’art sonore ndlr) commence avec l’Avant-Garde au XXe siècle avec l’apparition du cinéma et  de la télévision, qui ont introduit la dimension sonore, avec à côté des images » détaille Pascale Cassagnau. Le mouvement de l’avant-garde désigne une forme artistique expérimentale, qui se veut en décalage avec les traditions, et en avance sur son temps.

Cette aventure sonore commence avec les avant-garde au XXe siècle, avec l’apparition du cinéma

Parfois l’art sonore peut-être uniquement… sonore. Par exemple, en 2003, Jonas Mekas, écrivain et cinéaste, un des représentants du cinéma underground, crée une « pièce sonore » constituée de 54 extraits de son journal intime sonore, qu’il a tenu durant 40 ans. Le Centre National des Arts Plastiques et France Culture se sont associés pour permettre la diffusion de cette pièce dans un atelier de création radiophonique diffusé sur France Culture dans son émission « Les ateliers de la création ». « Il a tenu ce journal sonore dès les années 50. C’est la première fois dans les années 2000 qu’il accepte d’en faire une oeuvre publique (…), c’est important un cinéaste qui se tourne vers la création sonore, en l’absence d’images » commente Pascale Cassagnau.

L’utilisation du réel

L’arrivée des nouvelles technologies a évidemment influencé le travail des artistes. « Quand c’est Björk qui s’empare du sujet comme elle le fait actuellement à Barcelone dans une exposition immersive dans laquelle on rentre, à la fois dans ses clips et dans des films ou des documentaires ou des chansons, on est avec un casque, c’est la 3D dans tous les sens du terme (…), ça permet de rentrer un peu mieux dans son univers » explique Pascale Cassagnau. Zach Lieberman, artiste new-yorkais qui travaille beaucoup sur le digital, a crée une application, Ink Space, où il permet à l’utilisateur de reproduire des sons en direct et en 3D. Sous une forme de réalité augmentée, des traces se créent, en suivant le son, bougent  et changent de forme selon l’intensité sonore.

Ce qui était donné à voir architecturait l’espace, et permettait d’englober les visiteurs car ça défilait sur les murs

Mais l’art sonore peut exister sous de multiples aspects. Par exemple, la Fondation Cartier a hébergé, entre le 2 juillet 2016 et le 8 janvier 2017, une exposition intitulée « Le Grand Orchestre des Animaux ». Celle-ci s’articule autour de captations faite par un bioacousticien, Bernie Kraus, qui a accumulé, pendant quarante ans, cinq mille heures d’enregistrements d’animaux pris dans leur environnement. Le tout était diffusé dans une salle sombre où le public pouvait se laisser porter, devant une retranscription graphique du son. « Nous voulions vraiment rester dans l’abstraction. Ce qui était donné à voir architecturait l’espace, et permettait d’englober les visiteurs car ça défilait sur les murs » précise Thomas Delamarre, conservateur à la Fondation Cartier. 

Les contraintes

Les artistes qui travaillent avec le son jouissent de beaucoup de libertés, notamment sur les matériaux utilisés, ou sur la manière de capter le son. Néanmoins, il existe tout de même des contraintes liées à cette forme artistique. D’abord, celle de la temporalité. « Il y a une vraie différence pour un artiste d’imaginer un projet pour une soirée, ou un projet qui va rester pendant six mois dans un lieu » explique Dominique Blais, qui lui-même expose en ce moment, et jusqu’en 2018, à la Biennale de Lyon. Mais il existe également des contraintes liées aux espaces : sont-ils ouverts ? ou exigus ? Le son et l’écoute ne seront pas les mêmes. « La contrainte, elle est inhérente à ma démarche » résume l’artiste parisien.

 « La contrainte, elle est inhérente à ma démarche »

Pour organiser l’exposition « Le Son entre » au FRAAC de Dunkerque, « nous sommes parties d’une visite approfondie des espaces, pour savoir comment on pourrait y installer du son et de l’image » raconte Pascale Cassagnau, co-commissaire de l’exposition aux côtés de Keren Detton. Il fallait apprivoiser l’espace en quelque sorte. Ces dernières ont fait appel à un électroacousticien. « Ainsi les oeuvres ont pu être placées dans des espaces qui leur correspondaient, pour qu’il n’y ait pas d’interférences entre deux oeuvres ». Englobant, assourdissant, réel ou recréé, le son est finalement loin d’être invisible. Il ne se dissimule pas. Au contraire, il est une oeuvre d’art, comme les autres.

Podcast animé par Andréane Meslard, avec Sophie Massieu.

Article par Andréane Meslard.

RÉFÉRENCES CITÉES DANS L’ÉMISSION

A pétrarque, mon journal intime sonore (Jonas Mekas, 2003), Ink Space (Zach Lieberman), Le Grand Orchestre des Animaux (Bernie Krause, Fondation Cartier, 2016/2017), Musique à voir (LAAC Dunkerque), Le son entre (FRAAC Dunkerque).

CRÉDITS

L’air du son est une production Audible / Binge Audio. Enregistré le 10 octobre 2017 à l’Antenne Paris (10, rue la Vacquerie 11ème). Direction de production : Joël Ronez. Chargé de production et d’édition : Camille Regache. Direction générale : Gabrielle Boeri-Charles. Réalisation : Jules Krot. Musique originale : François Clos. Moyens techniques : Binge Audio / L’Antenne Paris.