Canada, Belgique, Suisse : nos frères et soeurs de langue écoutent et créent eux aussi des podcasts. Dans un monde ou l’audio s’affranchit des antennes et n’est plus lié à un territoire, est-ce qu’un espace de création audio francophone est aujourd’hui en train de se former ?


Les Etats-Unis, avec notamment les succès de Serial, qui a fait plus de 80 millions de téléchargements, et de This American Life, sont plutôt en avance en ce qui concerne la création et l’écoute de podcasts. Mais les pays francophones sont loin d’être à la traîne. La France, le Canada, la Suisse et la Belgique écoutent, produisent des podcasts qui s’exportent. Le succès de certaines productions crée un rayonnement non seulement de la langue française, mais de la création audio francophone. Ce qui peut laisser imaginer un espace infini de créativité sonore.

Internet a évidemment facilité ce rayonnement. Aujourd’hui, les frontières de l’audio ont disparu, tout le monde peut écouter un contenu, peu importe le lieu où il se trouve, à partir du moment où il s’équipe du matériel adéquat et d’une connexion internet. D’après Florent Latrive, le directeur des nouveaux médias de France Culture, une étude interne d’avril 2017 montre que 29 % des contenus de la station sont téléchargés hors de France. Pour lui, “c’est évidemment le signe qu’un espace francophone est en train de se créer”.

Prenons le cas du Canada, pour Xavier Kronstrom Richard, le coordinateur de l’innovation numérique de Radio-Canada et invité de cette quatrième émission de L’air du son, “la baladodiffusion (c’est ainsi que le podcast est appelé au Canada ndlr) est vraiment une opportunité pour la station, car il y a toujours des marchés à acquérir et des oreilles à aller chercher”. Xavier Kronstrom Richard a notamment produit en 2013 pour Radio-Canada, une série de podcasts intitulée “La fois où”, plusieurs petits récits racontés par ceux qui les vivent, comme par exemple, l’histoire de cet anonyme qui invente un système de canulars téléphoniques.

Des spécificités territoriales qui perdurent

S’il n’y a plus de frontières pour l’audio francophone, il reste tout de même des “barrières nationales” comme les qualifie Xavier Kronstrom Richard. Pour lui, si les canadiens écoutent beaucoup de créations audio françaises, comme les podcasts de Radio France, ou de Binge Audio, l’inverse ne marche pas toujours. Laurent Frisch, le directeur des nouveaux médias de Radio France l’affirme :

“Il reste des choses à dire qui sont très territorialisées, non pas que les contenus soient limités dans leur déploiement, dans leur diffusion, mais dans leur intérêt.” 

Les sujets comptent beaucoup dans l’exportation des contenus audios. En Belgique par exemple, la web-radio Radio Rectangle, s’intéresse à la pop-culture et notamment à la musique. Alain Gerlache travaille à la RTBF, il présente depuis deux ans l’émission Les décodeurs, sur la RTBF radio. Pour lui, “à partir du moment où le public est vraiment à la recherche de quelque chose de particulier, il fera cet effort”. Pour lui plus le public est restreint, plus il paraît impliqué.

Même chose en Suisse où Xavier Durussel, qui travaille pour la plateforme de podcast indépendante Podcast Suisse, partage cet avis : les émissions ciblées peuvent plus facilement s’exporter à l’étranger vers un public de passionnés. Comme par exemple Podcast Science, une émission collaborative, qui fait se rassembler des podcasteurs du monde entier autour d’un sujet scientifique.

Un exemple dans l’émission 299 sur “l’evo-devo”, où se retrouvent autour de la table, et par téléphone, des francophones de Suisse Romande, de Santa-Barbara, et de Paris.

L’espace audio francophone en devenir basé sur des créations originales

Pour Philippe Lamarre, le directeur de Urbania.ca, un webzine basé à Montréal qui fait – entre autres – du podcast, l’opportunité, pour la création francophone, que présente le podcast est indiscutable.

“Les anglophones ont réussi à créer un pont entre eux (…) pour nous les francophones, dès qu’on a un accent ça devient un frein, il faut apprendre à comprendre les gens qui ne parlent pas comme nous.”

L’exportation passe donc aussi par un problème de forme. Pour lui, une collaboration internationale est nécessaire pour que le public s’y fasse.

C’est un peu ce qu’a fait le documentaire intitulé “T’es où Youssef”, une enquête sur de jeunes canadiens partis faire le djihad. Diffusé en février 2017 par Télé Québec, et réalisé par Gabriel Allard-Gagnon, Cédric Chabuel, Sophie Bélanger, Raed Hammoud et Mathieu Paiement, “T’es où Youssef” est aussi une série audio, qui retrace le journal de bord du documentaire. Cédric Chabuel est un jeune réalisateur français, qui s’est occupé de ce podcast. Pour lui, “T’es où Youssef”, représente notamment le délicieux mélange entre deux écoles : l’école audio canadienne, donc plus anglo-saxonne, et l’école audio française, la sienne. Pour Xavier Kronstrom Richard, ce qui compte aujourd’hui dans le podcast, c’est également la collaboration entre “un réalisateur télé, et un réalisateur audio”.

Au Canada, une plateforme de podcasts, Magneto, créé des podcasts en situation. Comme celui intitulé La Peur, réalisé par Catherine Dorion au Radio Live Magneto 7.

Ce podcast a pour narratrice la comédienne Catherine Dorion, qui joue en public en septembre 2016. Ce genre de formats n’est pas sans parenté avec Radio Live, créé par Aurélie Charon et Caroline Gillet, ou Live Magazine qui proposent tous deux une incarnation sur scène de médias radio ou magazine. Le Live Magazine, créée en 2014 par Florence Martin Kessler, inspiré des Pop-Up Magazines aux Etats-Unis est un journal vivant, devant un public (prochain rendez-vous aux Rendez-Vous de Juillet, à Autun, Saône-et-Loire). Pour Xavier Kronstrom Richard, c’est peut-être une occasion pour le podcast de mieux se faire connaître, grâce “à l’univers de l’espace public”.

“Dans les prochains mois, ou prochaines années, selon les réseaux qu’on pourra créer (…) nous pourrons mettre en place des habitudes de consommation”, c’est l’avis de Xavier Kronstrom Richard. Ce qu’il faut, c’est que ce réseau ne soit plus confidentiel : créer un espace qui s’entende, mais aussi qui se voit. Alain Gerlache de la RTBF pense lui que c’est le rôle du service public : “les médias publics ont un rôle à jouer, pour créer cette cohésion”. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que le défi est immense, pour que la nouvelle francophonie se rassemble, et agisse dans le casque et dans le micro.

Podcast animé par Andréane Meslard avec Salomé Kiner.
Article par Andréane Meslard.


RÉFÉRENCES CITÉES DANS L’ÉMISSION

La fois où j’ai créé une machine à faire des canulars téléphoniques (Anonyme, La fois où, ICI Radio-Canada Première, 2013), Les décodeurs (Alain Gerlache, RTBF), Fume c’est du Belge 5# (Jacques de Pierpont, Radio Rectangle 2017), Podcastscience (émission 299, Evo-Devo, podcastsuisse.ch, 2017), urbania.ca, “t’es où Youssef” (Blimp TV, diffusé par TéléQuébec, 2017), La Peur (Catherine Dorion au Radio Live Magneto 7, 2017).


CRÉDITS

L’air du son est une production Audible / Binge Audio. Enregistré le 13 juin 2017 à l’Antenne Paris (10, rue la Vacquerie 11ème). Direction de production : Joël Ronez. Chargé de production et d’édition : Camille Regache. Direction générale : Gabrielle Boeri-Charles. Réalisation : Jules Krot. Musique originale : François Clos. Moyens techniques : Binge Audio / L’Antenne Paris.